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Une enquête inédite dresse le portrait des catholiques de France, loin des clichés

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En découpant les « catholiques engagés », soit près d’un quart de la population, en six « tribus », l’étude permet d’appréhender des clivages politiques et religieux.


Avis aux candidats à l’élection présidentielle : lorsqu’on espère capter les voix des électeurs catholiques, mieux vaut ne pas donner dans la caricature, on risquerait de manquer sa cible – et des électeurs. La peinture qu’en fait l’enquête commandée par le groupe de presse catholique Bayard et publiée par Pèlerin et La Croix, jeudi 12 janvier, met en lumière la diversité du catholicisme français. Il en ressort l’idée que, pour convaincre beaucoup de ces électeurs, il ne suffit sans doute pas de s’afficher catholique lorsqu’on est un candidat de droite. Et que, quand on est un candidat de gauche, s’en servir de repoussoir au motif qu’ils seraient tous des conservateurs invétérés serait passer à côté de son sujet.

L’enquête, fondée sur un sondage Ipsos, a été conduite par Yann Raison du Cleuziou, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Bordeaux, et Philippe Cibois, professeur émérite de sociologie. Dans un livre paru en 2014, Qui sont les cathos aujourd’hui ? (Desclée de Brouwer), Yann Raison du Cleuziou avait brossé, à partir d’entretiens, le portrait de quatre « familles » de catholiques. Le sondage d’Ipsos a permis d’affiner et de quantifier le poids des différentes composantes catholiques, au-delà de la traditionnelle distinction selon le degré de pratique qui, affirme le sociologue, « ne permet pas de tout comprendre ».

L’enquête a choisi un spectre large. Elle inclut non seulement les catholiques pratiquants, mais aussi ceux qui, pratiquants ou non, déclarent avoir pris dans leur vie au moins un engagement lié à leur foi (mariage à l’église, catéchisme pour les enfants, action caritative, scoutisme, action catholique, spiritualité…).

L’éventail dépasse donc largement les seuls messalisants (les pratiquants hebdomadaires ne comptent que pour 1,8 % de la population globale), mais il est plus réduit que l’ensemble des personnes interrogées se déclarant catholiques (53,8 %). Ces « catholiques engagés » constituent 23,5 % des personnes interrogées. Parmi eux, seuls 17 % sont des pratiquants réguliers.

Les six « tribus » catholiques

Ces catholiques se distribuent autour de deux principaux clivages. Le premier est leur engagement plus ou moins fort dans la pratique sous toutes ses formes ; le second, leur plus ou moins grande ouverture aux migrants et au Front national. « Cette structure, note Yann Raison du Cleuziou, se retrouve aussi au sein de chaque groupe. Dans chacun de ces univers, il y a de l’hétérogénéité. On y retrouve divers rapports à la pratique ou à l’offre politique, mais dans des proportions différentes. » Le sociologue a défini six nébuleuses de taille très variable.

La plus nombreuse est celle des « festifs culturels ». Ils forment 45 % de ces catholiques engagés. Pour la plupart, ils ne vont à la messe que lors de cérémonies familiales (mariages, baptêmes, funérailles). Ils sont faiblement engagés, très hostiles aux migrants, méfiants envers le pape François, ont peu participé à La Manif pour tous. C’est parmi eux que l’on trouve la plus forte proportion de vote Front national (FN).
Viennent ensuite les « saisonniers fraternels » (26 %), qui eux aussi ont un niveau d’engagement et de pratique assez faible, généralement à l’occasion des grandes fêtes religieuses. Ils se reconnaissent en revanche nettement plus dans la gauche et le centre droit que les « festifs » et manifestent envers les migrants une hospitalité très « pape François », qu’ils apprécient. Ils sont très méfiants à l’égard du FN et n’ont guère été mobilisés par La Manif pour tous.

Les « conciliaires » (c’est une référence au concile Vatican II, central pour eux) sont 14 %. Ils ont souvent un haut niveau de pratique et d’engagement et sont politiquement orientés à gauche et au centre droit. Ils sont eux aussi très favorables à l’accueil des migrants, ont souvent soutenu La Manif pour tous et votent très peu FN. Les « observants » (7 %) sont très pratiquants, engagés sous diverses formes. Ils attachent de l’importance à la liturgie, apprécient la messe en latin et La Manif pour tous. Ils sont hostiles aux migrants et majoritairement orientés à droite et à l’extrême droite.
Restent les « inspirés » (4 %), qui fréquentent plus volontiers des communautés nouvelles (notamment charismatiques) que la messe dominicale des paroisses, sont hostiles à l’accueil des migrants, orientés à droite et à l’extrême droite. Les « émancipés » (4 %), enfin, pratiquent surtout lors des grands rassemblements, sont engagés dans des causes profanes, sont orientés à gauche et au centre droit, sont hostiles à l’accueil des migrants, à La Manif pour tous et se défient du pape François.

Les catholiques et le pape François

Globalement, une moitié des catholiques engagés sont d’accord avec le pape François, un gros quart trouve qu’il « ne va pas assez loin » et un quart se dit « pas toujours d’accord avec lui ». « Plus les catholiques sont pratiquants, plus ils sont en accord avec le pape », souligne Yann Raison du Cleuziou. Les électeurs du Front national sont surreprésentés parmi ceux qui sont en désaccord avec le pontife, et les électeurs de droite et les écologistes sont surreprésentés chez les plus favorables.

Mais l’orientation politique n’éclaire pas tout. Les plus réticents envers le pape, et de façon très nette, se trouvent chez les « émancipés » (plutôt orientés à gauche), puis chez les « observants » et les « festifs » (parmi lesquels le FN a un fort soutien). « Mon hypothèse sur cette hostilité chez les émancipés, relève Yann Raison du Cleuziou, est qu’elle traduit le versant de la gauche réticente ou hostile aux migrants, vus par le prisme musulman et comme une menace potentielle contre le statut des femmes, voire des homosexuels. »

Quel accueil pour les migrants ?

L’accueil des migrants est donc clivant et travaille les catholiques, comme le montrent deux livres aux thèses opposées sur l’identité française et l’immigration, qui paraissent tous les deux jeudi 12 janvier : Identitaire, le mauvais génie du christianisme (Erwan Le Morhedec, Cerf, 174 pages, 14 euros) et Eglise et immigration, le grand malaise. Le pape et le suicide de la civilisation européenne (Laurent Dandrieu, Presses de la Renaissance, 311 pages, 17,90 euros).
Quels sont les catholiques les plus troublés par ces questions ? Relevons pour commencer que la moitié d’entre eux estime qu’il faut accueillir tous les migrants, tandis que 15 % supplémentaires sont prêts à aider les migrants chrétiens. Les autres (plus d’un tiers) jugent qu’ils sont une menace pour l’Europe.

Mais ces chiffres recouvrent une grande diversité d’opinions, largement corrélées au clivage gauche-droite. Près de 9 « fraternels » sur 10 sont pour un accueil inconditionnel des migrants et plus des trois quarts des « conciliaires ». Chez toutes les autres catégories, cette proposition tombe à moins d’un tiers. Elle est très basse chez les « émancipés », les « inspirés » et les « festifs ».

Tous fillonistes ?

Depuis la primaire de la droite, François Fillon a su apparaître comme « le » candidat des catholiques. A quel point est-ce vrai ? L’enquête a été réalisée avant le vote, mais ses résultats laissent entrevoir un paysage plus complexe. D’abord parce qu’un quart des catholiques engagés s’identifie à la gauche ou à l’écologie, ce qui n’est pas négligeable. On les retrouve surtout chez les « émancipés », les « fraternels » et les « conciliaires ». Ensuite parce que la progression du vote pour le Front national est manifeste. Il s’exprime surtout chez les « festifs » et les « inspirés », dont plus d’un quart a voté pour le FN aux élections régionales de 2015, et chez les « observants ».
« Observants », « inspirés » et « festifs » votent massivement à droite et à l’extrême droite. Mais « émancipés », « fraternels » et « conciliaires » sont « dans une position beaucoup plus centriste. La droite doit faire attention à cet électorat que Nicolas Sarkozy avait en partie perdu et qui pourrait être tenté par un vote centriste, note le sociologue. Les candidats de gauche, eux, devraient être plus prudents avec l’identification du catholicisme à la droite car ils pourraient prendre une partie de leur électorat à rebrousse-poil. Le catholicisme échappe aux clichés. »

La Manif (pas) pour tous les catholiques

Depuis 2013, un des clichés concerne l’opposition des catholiques à la loi Taubira sur le mariage pour tous. Dans ce sondage, près de trois quarts des catholiques engagés disent n’avoir pas voulu soutenir, à l’époque, la mobilisation contre cette loi. Mais parmi ceux qui l’ont soutenue, il y a une surreprésentation des « cathos de gauche », tandis que les partisans du Front national y étaient sous-représentés. Pas de quoi, une nouvelle fois, les ranger tous derrière François Fillon.

Cécile Chambraud - Journaliste au Monde - (JDVLT)

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